Espagne : les ressorts d’une croissance qui tranche avec le reste de l’Europe
Alors que plusieurs grandes économies européennes avancent au ralenti, l’Espagne conserve une dynamique nettement plus soutenue. Consommation des ménages, créations d’emplois, hausse des salaires, tourisme, investissements européens et immigration participent à cette performance. Mais derrière les bons indicateurs, le pays reste confronté à plusieurs fragilités, notamment sur le logement et l’emploi.
Dans une Europe confrontée à une croissance poussive, l’Espagne fait figure d’exception. En 2025, son produit intérieur brut a progressé de 2,6 %, selon l’Institut national de la statistique espagnol (INE), après une hausse de 3,7 % en 2024 et de 2,4 % en 2023. Une trajectoire qui place Madrid parmi les économies les plus dynamiques de l’Union européenne.
Pour 2026, le gouvernement espagnol prévoit encore une croissance de 2,6 %. Une situation qui contraste notamment avec celle de la France, où la Banque de France anticipe une progression beaucoup plus limitée de l’activité.
Les finances publiques espagnoles ont elles aussi connu une amélioration. Après avoir fortement augmenté à la suite des différentes crises traversées par le pays, la dette publique est repassée sous la barre des 100 % du PIB au cours de l’été 2026. Un symbole important pour une économie qui avait été durement touchée par la crise financière et immobilière de 2008.
La consommation des ménages soutient l’activité
La vigueur de la demande intérieure constitue l’une des principales explications de cette croissance. L’Espagne bénéficie à la fois d’un marché du travail dynamique et d’une progression des rémunérations, deux éléments qui soutiennent directement la consommation.
Au deuxième trimestre 2026, le coût salarial par travailleur a ainsi augmenté de 4 % sur un an, selon l’INE. Une fois l’inflation prise en compte, les salaires réels ont également continué de progresser. L’OCDE estimait en juillet leur hausse à environ 2 % sur un an.
Cette évolution intervient après plusieurs revalorisations importantes du salaire minimum. En sept ans, celui-ci a progressé de plus de 60 %. La hausse des revenus disponibles, associée aux créations d’emplois, contribue ainsi à entretenir la consommation et, par ricochet, l’activité des entreprises.
Le tourisme continue parallèlement de peser lourd dans l’économie espagnole. Le secteur représente près de 13 % du PIB et bénéficie toujours de l’attractivité internationale du pays. Au deuxième trimestre 2026, les dépenses touristiques auraient encore progressé de plus de 8 %, selon l’organisation professionnelle Exceltur.
Investissements et fonds européens en soutien
La croissance espagnole ne repose toutefois pas uniquement sur les dépenses des ménages et le tourisme. L’investissement des entreprises a également retrouvé de la vigueur, dans un contexte de détente des taux d’intérêt et de mobilisation des financements européens.
L’Espagne figure parmi les principaux bénéficiaires du programme européen NextGenerationEU, mis en place après la pandémie. Ces ressources ont notamment accompagné des investissements dans les infrastructures, la transition énergétique et la modernisation de l’économie.
Le développement rapide des énergies renouvelables constitue également un avantage pour le pays. Selon le Fonds monétaire international, la structure du mix énergétique espagnol a contribué à limiter l’exposition de l’économie aux fortes variations des prix de l’énergie observées ces dernières années.
L’immigration accompagne les créations d’emplois
Un autre facteur distingue l’Espagne de plusieurs de ses voisins : l’évolution de sa population active. L’immigration a joué un rôle important dans l’expansion récente du marché du travail.
Selon le FMI, les travailleurs immigrés ont représenté près des trois quarts de la progression de l’emploi enregistrée entre 2022 et 2025. Cette arrivée de nouveaux actifs permet notamment de répondre aux besoins de main-d’œuvre de secteurs comme le tourisme, la restauration, la construction ou les services.
Le gouvernement de Pedro Sánchez a parallèlement fait le choix d’une politique migratoire relativement ouverte. Au printemps 2026, l’Espagne a engagé une vaste opération de régularisation concernant plusieurs centaines de milliers de personnes présentes sur son territoire.
Pour l’OCDE, cette immigration a contribué à accroître l’offre de travail et à soutenir plusieurs secteurs essentiels à l’économie. Son impact ne se limite d’ailleurs pas au marché de l’emploi : l’augmentation de la population stimule également la consommation et la demande de services.
Dans un pays confronté, comme une grande partie de l’Europe, au vieillissement démographique, cet apport de population active représente donc un soutien supplémentaire à la croissance.
Une réussite qui masque encore plusieurs fragilités
Les performances macroéconomiques espagnoles ne signifient cependant pas que tous les problèmes économiques du pays ont disparu.
La progression du PIB par habitant reste notamment moins spectaculaire que celle de l’activité globale. L’arrivée de nouveaux habitants contribue mécaniquement à augmenter la production totale, tandis que les gains de productivité demeurent relativement limités.
Le logement est devenu l’une des principales sources de tension. Les prix ont fortement augmenté dans les grandes métropoles et les régions touristiques. En dix ans, le loyer moyen au mètre carré a presque doublé pour atteindre environ 15 euros en août 2026, selon le portail immobilier Idealista. Les prix à l’achat ont eux aussi enregistré une forte progression sur la période.
Cette situation pèse particulièrement sur les jeunes ménages et les classes moyennes, alors que la construction de nouveaux logements peine à suivre l’évolution de la demande dans les zones les plus attractives.
Enfin, malgré les nombreuses créations d’emplois, le chômage reste élevé. Son taux est passé sous les 10 % au deuxième trimestre 2026, à 9,87 %, contre 10,83 % au trimestre précédent. Une amélioration notable, mais qui laisse encore l’Espagne parmi les pays européens les plus touchés par le chômage.
L’économie espagnole présente ainsi un paradoxe. Sa croissance, son marché du travail et ses investissements affichent une vigueur inhabituelle dans le contexte européen actuel. Mais le défi consiste désormais à transformer cette expansion en amélioration durable du niveau de vie, notamment par des gains de productivité, une meilleure accessibilité au logement et une poursuite de la baisse du chômage.
